Une vieille dame se penche vers moi dans un mouvement et une posture non recommandée par le premier ostéopathe venu. Ses lèvres remuent, elles semblent vouloir communiquer. Je retire mes air pods profondément ancrés dans mes oreilles, autrement dit, je lève la barrière sonore que je m’étais volontairement érigée.
– Je suis désolée, jeune homme, mais je crois que vous êtes assis à ma place.
– Ah… Pardon Madame, je me suis mis près de la vitre, je pensais être seul.
Pour être tout à fait honnête, j’espérais le rester. C’était d’ailleurs le cas jusqu’à présent. Où sommes-nous déjà ? Cela doit faire une heure que nous avons quitté Paris. Peut-être un peu plus. Le temps et le paysage défilent à grande vitesse. Le TGV aime jouer avec la notion du temps et sa relativité.
– Excusez-moi, installez-vous, je vous en prie.
Je m’extirpe tant bien que mal de mon siège et invite cette dame surchargée à prendre place. Elle lutte avec ses affaires, sa veste et contre le train qui vient de se remettre en mouvement sans avoir demandé son consentement. La courtoisie m’incite à lui venir en aide. La courtoisie sait se montrer incontournable.
– Laissez-moi prendre votre sac.
– Merci Monsieur, vous êtes bien aimable, dit-elle en s’agrippant au siège et en manquant de finir sur les genoux du voisin de derrière.
Elle se stabilise. Je parviens à caser son sac dans les rangements supérieurs prévus à cet effet. Il pèse une tonne. Sans ma serviabilité, elle l’aurait déposé à ses pieds, l’obligeant à bouger ses jambes éperdument pour se procurer quelques minutes passagères de confort. Je m’assois à côté d’elle en lui laissant l’accoudoir, question de politesse. Je m’apprête à écouter de nouveau ma musique lorsqu’elle lance un :
– Alors, on part en vacances ?
Surpris de cette approche au premier abord, je trouve cela plutôt touchant au second. En règle générale, les personnes âgées ne font pas attention à moi, au mieux, et m’évitent pour la plupart. Sans doute le fait que je sois métisse. Un jeune noir, de leur point de vue, n’inspire pas confiance. Je dois baigner dans une légère paranoïa, influencée malgré tout par des réalités plus amères. Toujours est-il que cette dame souhaite entamer une discussion. Elle ne doit pas avoir d’écouteurs ni de tablette connectée à Netflix. Elle me rappelle ma grand-mère. Mon unique grand-mère puisque je n’ai pas eu l’opportunité de connaître l’autre. Mais la mienne a su faire le boulot comme deux, ou plutôt comme quatre, si on décompte aussi mes deux grands-pères partis avant l’heure. Ma mamie faisait partie de cette caste de personnes formidables, d’une espèce en voie de disparition. J’aime à dire qu’elle accomplissait son travail de grand-mère d’une façon impeccable et fondamentalement altruiste. Elle m’a offert d’inoubliables moments, a bercé mon enfance d’un amour sans faille et sans calcul, me portant l’affection que mes parents n’avaient pas toujours le temps de me donner. Un complément parfait de tendresse et de sincérité. Je mentirais en disant qu’elle ne me manque pas aujourd’hui, bien des années après son décès. Elle a un goût d’eternalite
– Si je pars en vacances ? Oui et non. Disons que c’est un peu plus compliqué que ça.
– C’est la vie qui est compliquée, jeune homme.
– Oui et j’en sais quelque chose.
– Si vous ne partez pas en vacances, que faites-vous dans ce train ?
Les personnes âgées ont un pragmatisme diabolique. Et une constante envie de discuter. L’inverse de notre génération numérique et ultra connectée. Leur connexion à eux est humaine et naturelle. Ils ont vécu avant l’ère de la communication globale et instantanée mais savent écouter mieux que quiconque.
– Vous savez Madame, comme je vous l’ai dit, c’est très compliqué et long à expliquer.
– Oh, j’ai tout mon temps Monsieur, je descends à Bordeaux. Je vais voir mes petits-enfants.
Evidemment. Elle m’a eu. Je suis dans les cordes, contraint de lui déballer ma vie pour éviter de connaître celle de ses petits enfants. Mais étonnamment, cette idée ne me déplait guère. Mettre des mots sur mon passé récent, à haute voix qui plus est, pourrait s’avérer bénéfique. Et la douce impression de parler à ma mamie revient au galop. Avant de me lancer, je vérifie par précaution la population autour, je n’ai pas vraiment envie que l’auditoire se délecte de mon histoire. Mais grâce à la technologie, tous les passagers sont confortablement installés devant leur tablette ou leur ordinateur, écouteurs bien vissés dans les oreilles. Je range les miens, ainsi que mon portable et me tourne vers elle en la regardant dans les yeux. Le moment est parfait pour se confier, masques sur le visage exceptés.
– Tout a commencé il y a trois semaines…
10.12
4ème étage sans ascenseur. Merci les immeubles haussmanniens et bourgeois dont les architectes n’ont pas eu la présence d’esprit de prendre en considération les futurs livreurs à domicile. Dans ces cas-là, on rencontre généralement deux types de clients : celui aimable, empathique et bien élevé qui vient à notre rencontre dans l’escalier. Et l’autre enfoiré qui attend que l’on vienne toquer à sa porte après s’être tapé ses innombrables marches. Je ne vous parle même pas de pourboire, vous devinerez aisément lequel des deux profils se montre généreux. Quand j’étais barman, tout était plus simple. Bien que techniquement je sois encore barman. Sauf que la crise sanitaire a relégué mon métier au placard. Bars et restaurants fermés, c’est toute une profession qui s’est retrouvée sur le carreau du jour au lendemain.
– C’est quand même malheureux ce que nous vivons. Quelle triste époque, me coupe-t-elle pour cette banalité qu’elle doit balancer dans chaque commerce qu’elle fréquente.
Je poursuis mon histoire.
Un barman au chômage technique, ça ne gagne pas énormément d’argent. C’est un doux euphémisme. Et mon rythme de vie parisien engendre des frais. J’ai donc opté pour la seule profession qui recrutait à ce moment. En plein confinement, on n’a pas vraiment le choix des armes, on choisit simplement son champ de bataille. Le mien fut la livraison à domicile de plats préparés. Un levier pour les restaurants leur permettant de produire et d’exister, un moyen pour les consommateurs de continuer à bouffer sans cuisiner. Un lien avec la vie d’avant en quelque sorte. Même si, je dois le reconnaître, pendant le premier confinement, le vrai, beaucoup de gens se sont mis à cuisiner. Pour s’occuper, penser à autre chose, s’évader de l’ennui, mais surtout pour renouer avec des valeurs simples qui s’étaient évaporées depuis bien longtemps.
– C’est pourtant si agréable de cuisiner, intervient ma mamie. Vous savez de mon temps, nous n’avions pas le choix. Il fallait bien nourrir son homme et ses enfants.
– La donne a changé Madame, les femmes ne sont heureusement plus cantonnées aux fourneaux.
– Encore faut-il avoir un mari qui sache cuisiner ! Mon beau-fils, par exemple, est bien incapable de cuire un malheureux steak.
– Je pense au contraire qu’il en est capable, mais il est resté 50 ans en arrière, bloqué par des principes rétrogrades inculqués par son modèle familial, et par un manque d’ouverture.
– Vous avez sans doute raison.
Un peu que j’ai raison. Bref, nous nous sommes égarés, je reprends le fil de mon monologue.
Je devais rejoindre Charline après mon service. Je la courtisais depuis longtemps. Même si longtemps reste très subjectif, surtout dans mon référentiel. Je l’avais rencontrée cinq semaines auparavant, mais elle ne cessait de m’obséder depuis. Elle me possédait. Je sentais que je tombais enfin amoureux, après tant d’essais infructueux. Je n’ai jamais cru au coup de foudre, aux belles histoires d’amour romanesques, encore moins aux âmes sœurs, mais force était de constater que sa présence provoquait en moi un séisme ravageur. Les moments passés à ses côtés avaient un effet anesthésiant sur tout le reste. Mes problèmes financiers et mes doutes psychologiques devinrent secondaires, insignifiants, ne pouvant que s’incliner devant cette beauté naturelle, cette féminité absolue, devant ma Charline qui annexait désormais mes rêves et apaisait mes cauchemars. Je l’avais croisée quatre fois, pour autant de tentatives de la séduire. J’étais sur la bonne voie puisque je commençais à sentir une certaine réciprocité. Ce soir-là, j’avais réussi à la convaincre de m’accompagner chez des amis, clandestinement, confinement oblige. Les livreurs, avec les ambulances et les flics, sont les seuls à déambuler dans les rues de Paris la nuit tombée. C’est sûrement le seul avantage à livrer de la bouffe à 23h. Arpenter les rues de la capitale déserte a le côté jouissif de l’interdiction. On se sent privilégié. Ce décor nocturne est complètement surréaliste, sonne creux et donne l’impression d’avoir la ville pour nous, comme dans un film d’anticipation où les choses auraient mal tourné. Nous évoluons dans une science-fiction post-apocalyptique, à ce détail près qu’hélas, ce n’est pas une fiction. Je devais prendre Charline devant chez elle dans le 17e arrondissement et l’emmener dans le 13e pour une soirée qui s’annonçait prometteuse, et sur laquelle j’avais fondé trop d’espoirs. J’étais impatient de lui faire découvrir Paris d’une autre façon. Je t’ai réservé la capitale, avais-je prévu de lui dire, vanne romantique, un peu beauf, mais qui devait faire son effet.
– Vous me semblez très amoureux de cette fille, mon garçon.
Voilà qu’elle m’appelle “mon garçon” maintenant. Je vais finir par jouer au Scrabble avec elle en avalant des madeleines et en l’appelant Mamie. Le seul mot qui me vient à l’esprit fût éperdument.
– Je le suis éperdument. Mais attendez la suite.
J’arrivai en avance devant l’immeuble de Charline, tellement excité à l’idée de passer la soirée en sa compagnie. J’ai toujours navigué dans les eaux féminines*, eu beaucoup de “conquêtes”, de trophées pour parler plus crûment et être raccord avec mon comportement imbécile. Je n’ai jamais ressenti l’envie de me poser avec une femme, la lassitude débarquait après quelques jours, voire quelques heures. Et souvent post-éjaculation. Un macho pour certains, un Don Juan pour d’autres, la vérité est que je n’ai jamais eu assez confiance en moi, assez de courage pour me lancer dans une histoire sincère et profonde. Charline contrebalançait cette façon d’appréhender mes relations et semblait pouvoir équilibrer le tout. Je l’attendais sur le trottoir, en fumant une clope devant ma voiture garée en double file. J’étais certain que nous avions tous les ingrédients pour vivre heureux, que nous étions affectivement compatibles, qu’elle était la variable inconnue cachée depuis longtemps au sein de mon théorème, celle qui allait enfin résoudre mon équation sentimentale.
Mais elle ne descendit jamais de son appartement. Se contentant de m’envoyer un message cruel et destructeur : “Je t’aime beaucoup Amaury, ça aurait pu coller entre nous, mais je sens au fond de moi que tu n’es pas celui que je cherche; Celui dont j’ai besoin. Nous n’avons pas la même façon de voir la vie. Je préfère que nous en restions là. J’espère que tu trouveras enfin la fille que tu recherches, si tant est qu’elle existe. Tu m’excuseras auprès de tes amis, mais je n’ai pas le cœur à te mentir et encore moins à faire semblant. Je t’embrasse. Prends soin de toi.”
Je restai immobile sur ce trottoir désert, planté, incapable du moindre geste. Les yeux rivés sur l’écran de mon portable, cet impitoyable messager, froid et clinique. Je demeurai pétrifié, absorbé par l’asphalte, ma cigarette consumant lentement mes doigts indolores. Le décor s’effondrait autour de moi alors qu’un hameçon attrapait mon cœur pour l’expulser définitivement de ma carcasse.
– Que c’est triste, je suis désolé mon garçon.
– Merci Madame. Ce fut dur à vivre, mon premier chagrin d’amour finalement.
– Et qu’avez-vous fait ensuite ?
Je repris mes esprits avec une volonté farouche de revanche et la conviction que plus rien ne comptait vraiment. Je me suis réfugié chez mes amis, pour oublier et tenter de combattre mon spleen.
– J’ai fait n’importe quoi, tout simplement. J’ai vidé chaque verre qui s’est présenté à moi, et vous pouvez me croire sur parole, ils étaient nombreux. J’ai pris aussi quelques “substances” dont je préfère ne pas vous parler Madame.
– On a tous nos démons, me répond-elle, d’une bienveillance absolue.
Le lendemain, je n’étais plus qu’un cadavre dont s’émanaient des vapeurs éthiliques et nauséabondes, un déchet incapable de se regarder en face. En pleine descente sans rappel, en chute libre depuis les cimes qu’on appelle Nirvana et que j’avais gravies la veille. Mais c’est alors que j’ai pris conscience de certaines choses, plongé dans un état second et étonnamment lucide. Mécanisme de désespoir immunitaire. Le monde avait changé sans moi, mon univers aussi, il était temps que je leur emboîte le pas. Un déclic. Mon flipper avait fait tilt. Je devais me reprendre en main, orienter ma route vers de nouveaux horizons, bouleverser ma routine, par nécessité et pour ma survie.
– Je peux me permettre de vous demander votre âge ?
– Bien sûr, je viens d’avoir 35 ans.
– Vous êtes si jeune. Vous avez encore toute la vie pour changer. Bien qu’on ne change jamais vraiment, mon garçon, on évolue, on s’améliore parfois. En définitive, on ne fait que s’adapter à cette merveilleuse chose qu’est la vie.
Un bruit sourd m’attaque les tympans. Nous traversons un tunnel à 300 km/h. Elle a raison. Plutôt que de changer, je dois m’adapter. La donne a été redistribuée, il me faut sortir mon atout. Trouver ma place sur ce nouvel échiquier. Et conquérir ma reine, moi le fou qui n’y avais jamais songé. L’amour est mon alternative. Je n’ose plus regarder Mamie. J’ai simplement envie de me blottir contre elle. Et de pleurer Charline.